[Histoire] : Dernier Nain vivant et fier de l'être

Nérévar42

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Dernier Nain vivant et fier de l’être

Chapitre zéro : Un vrai petit Dwemer

Cela faisait maintenant trois heures entières que Thardac patientait à l’extérieur de la salle, assis bêtement sur un banc en métal aussi inconfortable qu’il était possible de l’être pour un banc en métal, ce qui signifie que son contact pouvait s’assimiler à celui d’un énorme glaçon tordu. « Maudits soient les imbéciles qui ont décrété que tous les meubles des Dwemers devaient être en fer ! » pesta intérieurement Thardac en se levant avant de s’écarter de l’instrument de torture bon marché qu’était ce fichu banc. Ce n’était pas comme si le bois ne poussait pas sur les flancs de Vvardenfell, il y avait des forêts entières tout autour du volcan. La patience n’était vraiment pas le fort de Thardac, aussi commença-t-il à faire les cent pas en tournant en rond comme un automate déréglé.

D’autant plus que la situation dans laquelle il se retrouvait aujourd’hui n’avait rien de courante : il allait avoir un enfant ! Un vrai qui bouge, tout petit, avec la peau fripée et tout ! Voilà bien quelque chose qui n’arrive pas plus de deux fois par vie à tout les Dwemers de cette planète, et pourtant certains essayaient vraiment très fort toute leur vie. Sa femme Iltham était derrière cette porte (« en métal, comme de bien entendu » remarqua Thardac avec un soupir) à souffrir le martyre pour donner naissance à leur enfant, et lui se retrouvait là à faire le planton comme un de ces gardes en armure parfaitement inutiles puisque les animoncules font le travail à leur place. Foutus plantons.

- Détends-toi, frérot, tout va bien se passer ! Iltham est forte et endurante, son bassin est plus solide que les bancs sur lesquels nous sommes assis, alors bois un coup et essaie de penser à autre chose.

Thardac se retourna en entendant la voix de son frère Mtludekh qui, parfaitement détendu en effet, s’était vautré en travers du chemin, obligeant le personnel médical à l’enjamber systématiquement, ce qui avait fait grommeler pas mal de médecins et d’infirmières depuis qu’il avait décidé de prendre cette position – enviable si l’on considérait bien l’état des bancs. Il était surprenant qu’il ne soit absolument pas stressé par la situation, mais deux facteurs venaient expliquer son lâcher-prise : ce n’était pas sa femme derrière la porte qui était en train d’accoucher (tous les soldats de l’armée dwemer étaient célibataires, c’était la loi et ce quel que soit leur sexe), et il était idiot de toute façon. C’était en tout cas la vision des choses qu’avait Thardac en observant son frère jouer avec le casse-tête cubique qu’il avait l’intention d’offrir au nouveau-né. Un casse-tête pour un bébé… pourquoi pas une clé à molette tant qu’il y était ? C’était stressant d’évoluer au quotidien avec des incapables comme ça ! Heureusement que les autres membres de la famille avaient plus de jugeote.

Tout en se faisant cette réflexion, Thardac passa en revue les autres personnes qui l’accompagnaient. Oncle Dupgtm, sa flasque en chaux à la main, frottait son visage rougeaud de l’autre main en étalant gracieusement la sueur qui s’écoulait de son front dégarni sur le reste de sa face resplendissante de bonhomie. « D’habitude, il tient le cognac mieux que ça. » pensa Thardac. Est-ce qu’il était stressé, lui aussi, ou il avait déjà trop bu alors que la fête n’avait même pas commencé ? Les naissances s’arrosent avec abondance chez les Dwemers, mais en général ils attendent que le bébé soit né avant de se mettre minables. Cela étant dit, Oncle Dupgtm n’était jamais ivre au point d’en perdre connaissance, il faisait attention, si l’on peut dire.

Finalement guère rassuré par la présence de son oncle, Thardac jeta un œil à Mémé Gthumz, sa grand-mère, qui toussait si fort qu’il s’attendait à la voir régurgiter ses bronches par le nez à n’importe quel moment. Le chancre des cendres était rare parmi la population d’Alzthamk, la capitale de Vvardenfell, parce que le volcan était endormi la plupart du temps, ou très peu actif. C’était pourtant bien cette maladie que Mémé avait attrapée après avoir passé des années à vivre au bord même du cratère, respirant ses émanations avec entrain sous le prétexte désormais discutable de se dégager l’intérieur des poumons. Un échec lamentable, en effet, qui avait cependant l’avantage d’empêcher Mémé de poursuivre les incessants commérages qu’elle affectionnait tant : tous ses voisins l’entendaient maintenant venir à des kilomètres, impossible pour elle des les espionner sans se faire repérer.

Les parents de Thardac n’étaient pas là : ils avaient déménagé dans la Faille de l’Ouest il y a de ça des années, loin du tumulte de la capitale. Leur fils était sans nouvelles depuis tout ce temps, mais de toute façon il ne les aimait pas beaucoup. Ils étaient trop préoccupés par eux-mêmes et leur vie commune pour se rendre compte de son existence ou de celle de son frère. Ils avaient sûrement oublié qu’ils avaient eu des enfants, chose étrange pour des Dwemers. Mais tout ça n’avait pas d’importance. Il fallait vraiment que Thardac trouve quelque chose à faire avant d’exploser !

L’ingénieur nain allait se décider à relever son frère qui avait commencé à faire mumuse de façon pitoyable et irritante avec son casse-tête, en le faisant rebondir à intervalles réguliers sur le sol (métallique) de l’hôpital, lorsqu’un hurlement tonitruant qui pouvait faire penser à une inspiration désespérée retentit dans la salle, portant dans la totalité du couloir. La tête de Thardac se mit à tourner : son enfant était né ! Il oublia alors instantanément tout ce à quoi il pensait auparavant pour se ruer vers la porte de la salle. Immédiatement, l’imbécile couché en travers du chemin se releva et ceintura son frère de ses grands bras musclés en le comprimant de toutes ses forces. Les pieds de l’intéressé ne touchaient plus terre et il se mit à gesticuler pour se libérer de l’emprise de Mtludekh.

- Du calme, frérot, lâcha posément ce dernier avec un sourire. Je te l’ai déjà dit, ne m’oblige pas à me répéter ou je t’enfonce les côtes dans la colonne vertébrale. Laisse ces braves gens faire leur travail.
- Lâche-moi, gros balourd inculte et ahuri, sac à ignames ! hurla Thardac sans cesser de se tortiller. Je veux entrer et personne ne m’en empêchera ! Je vais enfoncer cette porte !
- Je ne crois pas qu’ils apprécieraient, répondit Mtludekh en riant.
- Je m’en fous, le médecin c’est Blutghamz, je l’aime pas ! Il me marchait sur les pieds en me mesurant quand j’étais petit, ça le faisait marrer, cette espèce de trou du…

À ce moment précis, la porte s’ouvrit et le visage d’une infirmière fatiguée apparut dans l’embrasure. Elle survola la scène du regard mais ne parut pas le moins du monde surprise par la situation, probablement parce qu’elle travaillait souvent dans ce secteur de l’hôpital et qu’elle avait été confrontée à des familles plus nombreuses aux réactions encore bien plus incongrues.

- Ebgernac Thardac Bagarn, je présume ? dit-elle doucement en usant de la formule de politesse réservée aux programmeurs d’animachines. Votre fils vous ressemble beaucoup. Vous pouvez entrer.

L’heureux père ne savait pas vraiment s’il s’agissait là d’un compliment, car son fils (alors c’était un garçon ?) devait davantage ressembler à un guar fripé qu’à un Dwemer à l’heure actuelle, mais il ne s’en formalisa pas et se rua à l’intérieur sitôt que son frère, compréhensif, l’avait lâché.
Iltham, la lumière de son existence, était couchée dans le lit (en métal) et tenait amoureusement le nouveau-né, qui n’était pas aussi fripé que Thardac s’y attendait. Il était même plutôt chou, tout rouge et les oreilles à peine pointues. Et surtout, tout petit. Vraiment petit, l’air fragile, comme un mécanisme complexe qui peut s’arrêter à tout moment, au moindre faux pas. Cette petite chose qui bougeait au creux des bras de sa mère avait besoin d’être protégée, et son père ressentait – pour la première fois de sa vie – le désir d’accomplir ce devoir. Thardac n’arrivait pas à en croire ses yeux, il avait du mal à concevoir le miracle que ce moment représentait. C’est alors que le misérable crétin fini qui servait de médecin-chef à cette clinique prit la parole sans autorisation et brisa toute la magie de l’instant.

- Thardac et Iltham Bagarn, votre fils Yagrum est en bonne santé et il est vigoureux. Laissez-moi vous dire que cela faisait plusieurs décennies que je n’avais pas vu d’aussi beau bébé à Alzthamk.

Thardac ne pouvait pas supporter ce rat puant, arrogant et binoclard par-dessus le marché. Mais ses compliments à l’intention de son enfant et le travail qu’il avait mené pour permettre à celui-ci de naître dans les meilleurs conditions le firent remonter dans son estime. Sur une échelle de zéro à dix… il n’était plus tout à fait dans les négatifs, un événement au moins aussi historique que la naissance de Yagrum dont la date serait décidément à marquer d’une pierre blanche.

Un à un, les membres de la famille entrèrent dans la salle pour détailler sous toutes les coutures le fils de Thardac. Ce dernier ne pouvait s’arrêter de contempler ce qui allait devenir sa principale préoccupation dans les années à venir, devant même sa passion dévorante pour la programmation et l’animachinerie. Soudain, un détail vint extirper Thardac de son rêve éveillé et il tourna légèrement la tête pour s’adresser à sa femme, resplendissante malgré les traces noirâtres nettement perceptibles sous ses yeux, d’une couleur ambrée décidément hypnotisante.

- Pourquoi Yagrum ? demanda-t-il simplement. On avait dit Bchufmen pour un garçon, non ?

Bchufmen était le nom du tout premier faiseur d’animoncules, un mythe dont la source se perd dans la nuit des temps. Les Dwemers d’Alzthamk aimaient raconter qu’il avait été en mesure, à la fin de sa longue vie, de créer une machine intelligente, tellement intelligente qu’il lui avait donné son nom et qu’elle était devenue lui, en mieux. Le tragique de l’histoire était le remplacement total du créateur par sa création, qui finit par se débarrasser de lui en voyant qu’il s’efforçait de rappeler qu’il avait été le premier à exister. Et on dit également que personne ne s’en aperçut, mis à part les shalks que le vieux Dwemer nourrissait le morndas, qui fuyaient à la vue de l’animoncule intelligent assis sur le banc. Thardac aimait beaucoup cette histoire, et s’il souhaitait à son fils d’être aussi capable et astucieux que le premier de tous les animachinistes, il se passerait de ce genre de conclusions malheureuses.

- Une intuition, répondit Iltham en souriant de toutes ses dents. Yagrum est un mélange de ma composition entre deux mots issus de langues différentes. « Yag », c’est la force de la volonté, la conviction en dwemer, tu le sais. Tu aimes bien ce trait de caractère, n’est-ce-pas ?

Thardac acquiesça et attendit la suite, curieux. Le simple fait de voir sa femme s’expliquer en tenant leur enfant dans ses bras lui procurait un sentiment apaisant difficile à définir.

- Rum, ça vient de « ruum », c’est un mot utilisé par les Crieurs nordiques pour invoquer la folie, ça leur confère une aura chatoyante et délirante qui retire tout bon sens et rend complètement gaga. J’ai trouvé ça adorable parce que j’étais persuadée que c’est l’effet qu’il aurait sur toi. Et il semble que j’avais raison, je t’ai entendu débiter des insanités dans le couloir, tu cries plus fort que ton fils.

En entendant ces mots, tout le monde éclata de rire, y compris Thardac. L’heure était aux réjouissances, et si le mélange était inhabituel, il n’en demeurait pas moins astucieux et amusant. Yagrum serait lui et personne d’autre, le nom n’est qu’un moyen, pas une essence. Tous étaient aux anges, ou presque : Mémé pleurait à chaudes larmes, Oncle Dupgtm riait en buvant du cognac (comme d’habitude) et Mtludekh cherchait son casse-tête qu’il avait manifestement égaré.

- De toute façon, hurla soudain Mémé Gthumz qui était aussi sourde que ses poumons étaient noirs de suie, c’est la mère qui décide donc tu ferais mieux de ne pas te plaindre ! C’est comme ça et pas autrement, petit Thardac ! La loi et tout ça !
- Bah moua, rota Oncle Dupgtm, si j’avais pu choisir un autre nom que celui de merde dont tu m’as affublé, maman, bin je l’aurais fait d’abord. Maintenant cesse de chouiner et allons bouère un coup pour fêter ça. J’ai déjà commencé, mais c’était pour vérifier s’il était bon. Ah, d’ailleurs y en a pus une goutte…

Alors que l’oncle passablement éméché renversait tristement sa flasque dans l’espoir vain qu’elle se remplisse comme par enchantement, Thardac vit de nouveaux arrivants faire leur apparition : Kagrénac, son meilleur ami et son collègue de travail, sa compagne Kialgath et leur fils Amtagct. Vinrent ensuite Rthugtumz le tailleur (un des meilleurs d’Alzthamk) et la pédiatre en chef Yorigmha, venus prendre les mensurations de l’enfant. Tandis que moult embrassades avaient lieu dans la salle, Kagrénac s’efforça de repousser Mtludekh manifestement décidé à ennuyer Yagrum avec son casse-tête stupide qu’il venait de retrouver sous une étagère (en métal). Tout en se curant le nez d’un air parfaitement décontracté, Amtagct s’avança jusqu’au couple Bagarn et demanda pourquoi le bébé n’avait pas encore ouvert les yeux. Et pendant que sa mère lui retirait honteusement l’index de sa narine élargie par ses innombrables explorations, Yagrum ouvrit lentement ses petits yeux plissés, comme pour épater la galerie. Ces yeux magnifiques, de la couleur du saphir et ornés d’autant de facettes que le cristal taillé, achevèrent de combler l’assemblée de bonheur.

Thardac regarda tous ces gens réunis ici pour fêter la naissance de son fils et se fit la réflexion qu’en fin de compte, malgré tout ce qui pouvait clocher dans sa famille, il était sans doute le plus heureux des Dwemers et Yagrum deviendrait sans doute quelqu’un d’exceptionnel, à la hauteur de tous les espoirs que l’on portait en lui. L’intéressé se mit d’ailleurs à hurler à pleins poumons, ravageant les tympans de l’heureux père qui commençait tout juste à comprendre ce que cela signifiait.


Yagrum venait de naître, et il était un vrai petit Dwemer.
 
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Nérévar42

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Chapitre un : Une nature mécanique

Thardac grommela en s’enfonçant dans son fauteuil (en métal), dans l’espoir que les meubles en bois qu’il avait commandés arriveraient bientôt. Plusieurs années avaient passé depuis la naissance de Yagrum, et il avait rapidement déchanté en constatant à quel point il était difficile de concilier vie familiale et travail acharné au service du roi. Et en parlant de vie familiale, Thardac faisait allusion au fait de s’occuper de son fils, parce qu’Iltham était largement en mesure de s’occuper d’elle-même. Par tous les rouages de cette fichue planète ! Quand on pense que les humains devaient parfois s’occuper de cinq ou six bambins en même temps, cela remettait en question la vision que la plupart des Dwemers avaient d’eux. Difficile de nier, dans ces conditions, qu’ils devaient être particulièrement courageux.

Surtout que les enfants ne servaient pas à grand-chose. Thardac marmonna dans sa barbe en énumérant les fonctionnalités qu’il avait observées jusque-là : pleurer (beaucoup), manger (peu) et babiller sans cesse au point de donner l’impression de faire un discours d’intronisation dans une langue étrangère. Autant dire que son fils ferait un bien piètre animoncule. En se faisant cette réflexion, Thardac tapota le dessus de la tête de son scarabée mécanique, Izthumg, qui émit une espèce de ronronnement. Ah ça, on peut dire que ce brave Izthumg lui avait sauvé la mise plus d’une fois, alors qu’il avait failli à son rôle de père qu’était celui de protéger la population de Vvardenfell du danger public qui lui faisait office de fils.

Il y avait cette fois où Thardac et Iltham promenaient Yagrum pour la première fois dans les rues d’Alzthamk (et que chaque, mais alors vraiment chaque passant s’approchait pour babiller avec le bébé et féliciter les parents, ce qui était sympathique dans l’intention mais irritant au bout de la vingt-troisième itération). Une sphère gardienne mise au point par Thardac – et donc a priori impossible à dérégler par des moyens non violents – s’était approchée du couple. C’est alors que le « meugnon petit bébé » eut l’idée de génie de hurler à pleins poumons, comme un guar qu’on égorge. Alertée par ce bruit manifestement dû à une attaque, l’animachine se retourna et, incapable de déterminer la position de l’ennemi, se mit à tirer partout avec son arbalète au milieu des gens venus faire leurs emplettes au marché du tirdas, dans l’espoir de dénicher un adversaire invisible. Fort heureusement pour Yagrum, Izthumg avait réagi à la vitesse de l’éclair et s’était jeté devant la poussette (en métal aussi). Le fidèle scarabée prit donc une immense flèche dans le thorax, qui aurait pu tuer l’enfant sur le coup. Et fort heureusement pour Thardac, la crise ne fit aucune victime et un golem plus imposant ne tarda pas à venir écrabouiller son confrère dissident.

Le père Bagarn gardait néanmoins un souvenir amer de ce jour-là, qui avait vu sa crédibilité mise en doute et son ami à six pattes se faire blesser gravement. Et ce n’est pas tout ! Remis de ses émotions, si l’on peut dire, Izthumg avait encore du coutil sur la planche. Thardac se souvenait du test de l’aérostat au-dessus du ciel de Shéogorad, avec son ancien apprenti Noyr Mézalf. Aux alentours de Bthungthumz, les deux ingénieurs avaient fait décoller leur engin volant pour vérifier la véracité de leurs prédictions en termes d’autonomie. Bien entendu, Thardac s’était illustré par sa bêtise en accordant à Iltham le fait que Yagrum puisse venir avec eux. Celui-ci, après avoir regardé durant des heures le paysage depuis le cockpit, parvint à se faire oublier et bifurqua en direction des commandes de largage des bombes incendiaires. Cet imbécile aurait pu tuer des centaines de personnes en contrebas si ce brave Izthumg ne l’avait pas ramené par la peau des fesses à ses parents estomaqués.

Thardac allait vraiment finir par penser que son fils fonctionnait comme un automate : il faisait des bêtises à intervalles réguliers, et aucune discussion ne semblait émousser sa volonté de foutre un bordel pas possible partout où il mettait les pieds. Est-ce que ce sont les Dwemers qui font sans cesse des trucs dangereux sans s’en rendre compte ou est-ce que Yagrum est une menace pour le bien-être de sa propre race ? Thardac en venait à se poser la question de temps en temps. Surtout que son fils était censé porter le nom de quelqu’un d’intelligent initialement ! Parti comme il l’était, heureusement qu’Iltham avait changé d’avis, ça aurait été encore plus décevant de le voir faire systématiquement n’importe quoi sous le nom de Bchufmen.

Yagrum était quand même têtu au possible. Thardac avait été si exaspéré, une fois, qu’il avait dit vouloir l’ouvrir pour voir ce qui n’allait pas à l’intérieur et le remettre d’aplomb. Enfin, il avait beau se plaindre, le père Bagarn savait que son fils était maintenant l’être qu’il chérissait le plus au monde, devant sa compagne, ses machines et ses amis. Il lui avait offert des moments de bonheur véritables, qui était gravés dans sa mémoire pour le restant de sa longue vie de Dwemer. Il se souvenait des vacances à Bal Fell, en compagnie des Chimers locaux. Yagrum avait beaucoup aidé les parents Bagarn à se faire accepter, il se montrait curieux et inventif sans avoir en tête les interdits culturels et les différences qui faisaient des mondes des deux races des univers séparés.

Il y avait ce moment où l’enfant était entré dans la hutte d’un khan sans autorisation, un crime généralement passible de mort pour les étrangers. En apprenant de la bouche de la sage femme où était passé leur fils, Thardac et Iltham, mortellement inquiets, avaient demandé une audience avec le chef de tribu. Ce dernier la leur accorda bien plus tard dans la journée, pour leur rendre Yagrum avec lequel il avait joué à toutes sortes de jeux différents durant des heures. Le vieux Chimer souriait de toutes ses dents, sa hache de chitine et son allure féroce ayant disparu à l’instant où l’enfant avait pénétré dans la yourte. Du jamais-vu pour Iltham qui lui offrit son écharpe rouge en guise de remerciement.

Thardac était assis dans son fauteuil (en métal) depuis plusieurs minutes, et il fut tiré de sa méditation tranquille par son fils de cinq ans qui secouait de bas en haut une sacoche d’explosifs toute neuve, fabriquée à Bamz-Aschend et livrée ce matin, qu’il était pourtant certain d’avoir mise sous clé dans son bureau. L’ingénieur crut qu’il allait hurler et se rua aussitôt sur le dangereux paquet avec la ferme intention de le récupérer et de flanquer une bonne paire de baffes à son abruti de fils au passage.

- Mais c’est pas possible… ronchonna Thardac, le sac sous le bras et Yagrum en pleurs, les joues rouges.

Ce guignol-là était vraiment aussi futé qu’une chaise ! Et encore, se reprit-il dans un élan de vulgarité, c’eût été insulter les chaises – qui n’avaient rien demandé – que de dire une chose pareille, car elles au moins ne faisaient pas de conn… de bêtises. Thardac souffla. Il était fatigué, cela ne faisait aucun doute. Des pantoufles chaudes, un bon canapé (pas en métal), un peu de cognac et beauuuuucoup de silence allaient être nécessaires pour qu’il oublie cette histoire. Autrement, il se sentait capable de découper son fils adoré en morceaux si petits qu’ils ne les verrait même plus.

Thardac se rendait à son bureau lorsqu’il trébucha sur un objet non identifié et s’étala de tout son long sur le sol (métallique) de sa maison. Malgré l’apaisante chaleur qu’il dégageait, dû à la lave en fusion, l’ingénieur nain se releva rapidement pour observer ce qui avait bien pu le faire chuter ainsi. Il ramassa une clé à molette, qu’il reconnut immédiatement puisqu’il s’agissait de celle que son idiot de frère, Mtludekh, avait offerte à Yagrum pour ses trois ans (l’intéressé s’en étant d’ailleurs servi pour résoudre de manière peu orthodoxe le casse-tête cubique reçu à la naissance, ce qui avait beaucoup fait rire Thardac). Ceci expliquait cela : son fils aura simplement démoli la serrure du tiroir pour chiper la sacoche d’explosifs au nez et à la barbe de son père, et ce grâce à l’outil gracieusement offert quelques années plus tôt.

Thardac grommela. Si la bande de rigolos irresponsables qui lui servait de famille faisait preuve d’un peu plus de discernement, Yagrum lui causerait moins de problèmes au quotidien. Un jour, ce dernier avait sifflé trois bouteilles de cognac maladroitement laissées à portée de main par Oncle Dupgtm, qui avait au moins eu la bienveillance d’emmener l’enfant ivre mort à l’hôpital, où le rat-médecin Blutghamz avait annoncé, hilare, (quel crétin !) que Yagrum avait à peu près trois grammes de sang par litre d’alcool dans les veines. Thardac préférait également ne pas penser aux promenades quotidiennes de Mémé Gthumz au bord même du cratère, où elle avait un jour décidé d’emmener Yagrum sans prévenir qui que ce soit, Izthumg ayant surveillé seul l’enfant pendant une journée entière pour éviter qu’il ne se jette dans la lave.

Thardac arriva enfin à ses quartiers, son territoire a priori inviolable où plus personne ne viendrait lui casser les pieds jusqu’à ce qu’il décide d’en sortir. L’ingénieur dwemer envia soudain les shalks et leur manie d’hiberner sous la cendre chaude. Mais en inspectant son petit coin de paradis, Thardac s’aperçut que la serrure du tiroir de son bureau était intacte. Et Izthumg, la clé dudit tiroir entre les mandibules, accourut pour lui faire la fête. Ce dernier faisait souvent office de poche pour les objets importants parce qu’il suivait son maître partout où il allait, à quelques rares exceptions près. Mais là, son compagnon mécanique l’avait purement et simplement trahi en ouvrant la serrure pour le compte de Yagrum, qui avait pu s’emparer des explosifs en toute « légalité ».

Thardac regarda la clé à molette. Il n’osait pas vraiment y croire, alors il ouvrit le boîtier de son animachine préférée avec l’outil en question pour s’assurer de la véracité du mauvais pressentiment qui le turlupinait. La vérité était cependant là, au cœur du mécanisme complexe gérant le comportement des animoncules : Yagrum avait bel et bien reprogrammé Izthumg, les seuls obstacles à son travail ayant été les boulons fermant le boîtier, la clé constituant la solution. Une fois l’accès aux connectiques obtenu, le jeune Dwemer avait ordonné à son compagnon d’ouvrir le tiroir interdit. Le scarabée, qui aurait bien entendu refusé et rabroué Yagrum en temps normal, n’avait pas cillé en mettant l’enfant en danger. C’était phénoménal : Thardac était ébahi par l’intelligence de son jeune fils, qui avait observé durant quelques années le travail de son père de façon fragmentaire mais rigoureuse, obtenant des informations sur le fonctionnement des automates que les Nains normalement constitués ne peuvent appréhender pleinement qu’à l’âge adulte. La contradiction évidente avec ce que Thardac pensait des capacités de son enfant quelques instants plus tôt était encore plus perturbante. Entre des mains aussi irresponsables que celles d’un enfant, que peut donner un tel talent ?

Yagrum cessa de pleurer et se mit à sangloter. Son père l’entendit et marcha jusqu’à lui avant de s’agenouiller. Il était temps d’éduquer pour de bon ce garnement, car son potentiel était si énorme qu’il pourrait bien devenir le plus grand de tous les ingénieurs que Nirn ait jamais connu, et jouer un rôle essentiel dans l’avenir de son peuple tout entier. Holà, Thardac s’emballait : Yagrum n’était pour l’instant qu’un petit Dwemer sans envergure. Il se fit une promesse – en l’air, comme toutes celles qu’il s’était faites jadis : il modérerait ses propos à l’avenir.


Thardac rendit à Yagrum sa clé à molette, qui lui appartenait, et commença à parler à son fils très particulier qui, dans tous les sens du terme, avait une nature mécanique.
 

Nérévar42

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Chapitre deux : Ambition

- Aïe, mes os, fit Thardac en se frottant le bas du dos.

L’ingénieur dwemer était assis sur un banc (en métal) posé à quelques encablures de l’entrée de l’ECIDA, l’École Centrale d’Ingénierie Dwemer d’Alzthamk. Il profitait de la lueur du soleil qui transparaissait dans les profondeurs de la cité souterraine grâce au plafond de verre coloré que les Dwemers avaient placé au-dessus de l’université. Yagrum était là, à discuter paisiblement avec ses camarades de promotion des déboires rencontrés par certains de leurs professeurs durant les cours de mécanique vapeur. Le père Bagarn tendit l’oreille : il était question d’une explosion, de barbes brûlées et de vitres brisées. Thardac n’était pas réellement surpris : il avait lui aussi étudié dans cette école par le passé et ce n’était pas la première fois que le vapeur jouait des tours aux enseignants, loin de là.

Il avait d’ailleurs eu le même problème dans sa propre maison, peu de temps après l’incident de la clé à molette. Un des nombreux tuyaux (en métal) qui couraient le long des murs s’était fendu, probablement à cause d’une anomalie dans le réacteur principal, et un jet de vapeur brûlante l’avait empêché de se rendre autrement qu’en rampant dans sa cuisine pendant deux semaines, le temps de trouver la source de la surpression. Heureusement que ce machin n’avait pas sauté alors qu’il se baladait tranquillement debout, sa tête aurait été ébouillantée en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

En repensant à cette histoire et en sentant le banc malmener toujours plus son derrière fragile, Thardac se rappela que cela faisait maintenant quinze ans que Yagrum avait reprogrammé un animoncule pour la première fois. De la lave était passée sous le plancher depuis, et l’âge avait commencé à rattraper le couple Bagarn malgré leur sang elfique, comme si ce dernier n’attendait que de savoir qu’ils avaient eu un enfant pour les rendre vieux et décrépits. « Bon, décrépit, n’exagérons rien. » pensa Thardac avec une mine déconfite. Sa compagne était encore plus resplendissante qu’au premier jour, et sa barbe à lui n’était pas encore blanche. « Mais ça ne devrait plus vraiment tarder, visiblement. » constata-t-il en fourrageant dans sa pilosité dans l’espoir vain de ne pas y trouver quelques mèches grisonnantes.

Izthumg, qui se tenait aux côtés de son maître, cliqueta lorsque Yagrum lui fit signe de venir dire bonjour à ses amis. Thardac leva un sourcil en observant son petit compagnon mécanique se ruer à la rencontre des étudiants. Yagrum avait vraiment un don avec les animachines. Il était doué pour tout ce qui concernait les sciences générales des Dwemers : mécanique des fluides, thermodynamique, mécanique d’engrenages, architecture des tonalités, métallurgie des alliages, ce genre de domaines aux noms compliqués que les membres de sa race utilisaient au quotidien pour faire fonctionner leurs incroyables systèmes. Mais le péché mignon de Yagrum était sans conteste la programmation comportementale. Thardac avait déjà surpris son fils en train de faire la leçon à des membres éminents du laboratoire royal, autrement dit ses collègues de travail, sur la façon de gérer les postures analytiques d’une sphère-centurion pour qu’elle ne tombe pas dans les escaliers. Et la plupart du temps, le jeune étudiant de vingt ans, tout sourire, finissait par toujours par prouver que son intuition était la bonne et les anciens le considéraient à la fois avec émerveillement et envie, ne sachant pas trop comment prendre le fait que ce petit génie avait plus de talent qu’eux.

« Si seulement il n’était pas aussi borné. » pensa Thardac avec un soupir. Parce que si Yagrum avait bien un problème, c’était celui-là : il était une incommensurable tête de mule, pire qu’un guar qui ne veut pas avancer. Dès qu’une idée lui passait la tête, il mettait en œuvre tous les moyens possibles et imaginables pour la concrétiser, quand bien même cela eût été extrêmement dangereux voire carrément stupide. Et bien entendu, il n’en parlait à personne parce qu’il savait pertinemment qu’il se ferait réprimander sévèrement si quelqu’un apprenait ce qu’il faisait en cachette. Cet idiot avait un jour contraint ses malheureux parents à venir le chercher en prison. Mais c’est que c’était une longue histoire…


Tout avait commencé il y a environ six mois.


Yagrum papotait tranquillement avec son ami Amtagct, un chouïa plus âgé que lui. Le fils de Kagrénac expliquait à son camarade qu’il avait découvert les proportions exactes de l’alliage de minerais entreposé dans les noyaux d’énergie, une matière rougeâtre et mystérieuse pour beaucoup de Dwemers non initiés fascinés par cette nouvelle technologie alliant magie elfique et mécanique des engrenages, qui permettrait peut-être de remplacer un grand nombre d’autres systèmes de fonctionnement à base de vapeur pour les animachines les plus imposantes. Bien entendu, Amtagct bluffait : seuls les plus talentueux scientifiques du laboratoire royal étaient autorisés à connaître la composition du minerai des noyaux d’énergie, et ils étaient également les seuls en mesure d’en fabriquer correctement.

Thardac faisait partie de cette élite privilégiée depuis bientôt soixante ans. Il espérait certes plus que tout au monde que ce serait un jour au tour de son fils de détenir ces connaissances, mais ce secret était jalousement gardé et n’était partagé que lorsque l’on était absolument certain de la loyauté de la personne à laquelle on le confiait. Yagrum regarda son ami avec une moue dubitative, puis lâcha un profond soupir.

- Tu espères vraiment me faire avaler pareilles sornettes, Am ? demanda-t-il en haussant les sourcils. La semaine dernière, déjà, tu m’avais parlé de ton projet de papillon aérostat géant cracheur de rayons solaires qui pourrait aller sur les Lunes, et celle d’avant tu m’affirmais travailler à l’élaboration d’un aimant à objets magiques géant qui pourrait aussi contrôler le temps qu’il fait. La semaine prochaine, pense à me parler de la façon dont tu vas rendre tous les Dwemers immortels en leur jetant de la cendre de perlimpinpin au visage. Mais je reconnais que tu as moins divagué que prévu cette semaine.

Le fils de Kagrénac se renfrogna et marmonna des propos incompréhensibles dans sa barbe désormais bien fournie. Thardac supposait que Yagrum devait être exaspéré par le fait qu’Amtagct imagine systématiquement des projets délirants sans qu’aucun d’eux ne soit réalisable ou simplement cohérent. Mais bon, à chacun ses petits défauts. Surtout que le jeune Dwemer en question était maintenant soldat de l’armée d’Alzthamk, comme Mtludekh, il paraissait donc sans doute logique pour lui qu’il ne donnerait jamais vie à aucune de ses élucubrations scientifiques. Malgré tout, le jeune soldat avait touché un point sensible : Yagrum était de plus en plus obnubilé par cette histoire de noyaux d’énergie, au point qu’il n’en dormait plus la nuit à force de se demander ce qu’ils pouvaient bien contenir. Il s’agissait d’une lubie stupide aux yeux de Thardac, qui ne comprenait vraiment pas pourquoi son fils tenait tant à faire une fixette sur cet aspect-là de son travail en particulier : ce n’est pas comme si le monde des Dwemers ne regorgeait d’un millier d’autres aspects non moins fascinants.

Mais Yagrum était têtu, et il ne cessait, à tous les repas et dès que l’occasion se présentait, de poser des questions en sachant pertinemment qu’il n’obtiendrait pas la moindre réponse. Son père, agacé, lui répondait toujours de la même façon.

- Écoute fiston, tu le sais et je te le répète : je ne peux rien te dire à propos de la composition de l’alliage des noyaux d’énergie. Sois un peu patient ! Tu es doué, après tout. Ta formation, tes futures expériences et ton talent feront de toi une exception que le roi s’empressera de recruter. Tu seras récompensé en temps voulu, par les réponses à tes question mais pas seulement. Tu sais ce qu’il te reste à faire. Félicitations pour la clôture de ton projet de programmation, au fait. Si j’avais su qu’Izthumg pouvait grimper aux murs de cette façon, je lui aurai fait espionner les vestiaires des filles au laboratoire beaucoup plus tôt, tu peux me croire.

Malgré tous ces encouragements et la tentative de son père de détendre l’atmosphère (qui lui valut de se faire tirer la barbe jusqu’aux genoux par sa compagne), Yagrum avait maintenant ancré une idée dans un coin de son crâne trop dur. Il était donc impossible de la retirer, pas même en fourrageant dans sa matière grise avec une clé à molette, du moins Thardac le supposait maintenant. Chaque soir, son fils allait s’enfermer dans son laboratoire de chambre, une pièce personnelle faite pour permettre aux enfants ou aux adolescents Dwemers de toucher un peu à tout les aspects de l’animachinerie sans se mettre en danger. Les outils qu’elle contenait n’étaient donc pas censés laisser des masses de possibilités à un étudiant de l’ECIDA, et il s’agissait de Yagrum Bagarn, un élément extrêmement prometteur qui avait normalement autre chose à faire que de traîner dans une salle de jeux pour y triturer des casse-têtes ou des scarabées domestiques.

Il fallait se rendre à l’université ou dans un laboratoire d’experts pour mettre la main sur du matériel performant : c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la plupart des parents laissaient leurs bambins adorés s’amuser dans les chambres sans craindre que la maison s’effondre sur elle-même ou que leur enfant prenne spontanément feu. Il n’était donc pas nécessaire, du moins Thardac le pensait-il alors, de poster Izthumg en guise de garde-fou auprès de Yagrum. Ce dernier était maintenant un adulte réfléchi, et il était de toute façon suffisamment doué pour obtenir n’importe quoi du scarabée, quand bien même il ne lui appartenait pas.

Yagrum trouva néanmoins le moyen de réaliser un projet exceptionnellement dangereux, sans que Thardac ou Iltham ne s’en doutent. Leurs rares visites dans la chambre ne leur apportaient aucun élément pouvant leur mettre la puce à l’oreille, le fils Bagarn ayant pris toutes ses précautions pour cacher les prototypes d’animachines un peu partout derrière les murs (métalliques) du laboratoire miniature. Nuit, après nuit, il avait monté pièce par pièce une chose encore jamais créée. Le jour où Thardac entendit les appels au secours de son fils, il n’hésita pas une seule seconde un de ses golems enfoncer d’un seul coup la porte de la chambre. Ce qu’il y découvrit se grava à jamais dans sa mémoire.

Yagrum avait monté un animoncule d’une telle puissance qu’il pulvérisa celui de son père en une fraction de seconde, vomissant sur lui des torrents de lave en fusion. Des insignes dwemeri étincelaient sur sa poitrine, taillées dans un métal luisant d’un éclat bleuté que Thardac ne reconnut pas au premier abord, avant de comprendre qu’il s’agissait du rarissime Aéthérium, du métal météoritique pur d’un genre spécial qui mûrissait dans les profondeurs de la terre pendant des millions d’années avant d’être extirpé de sa prison par les foreuses des Dwemers. Il possédait des propriétés magiques que les Elfes convoitaient tous d’une manière ou d’une autre, et celles-ci avaient manifestement entouré l’animachine de Yagrum d’une aura très puissante, augmentant ainsi sa résistance à toutes sortes d’attaques extérieures. Malheureusement, il semblait aussi que cela avait fait échapper la créature au contrôle du jeune Dwemer, terrorisé et prostré dans un coin de la pièce. L’étudiant s’évanouit lorsque son automate fonça sur lui pour l’écrabouiller, mais Thardac sauta sur place en hurlant pour attirer son attention.

- Par ici, gros sac à ignames, immense tas de débris cosmiques fermentés ! Yagrum t’a implanté un processus de vexation, ou tu as juste envie de tuer tout ce qui bouge ?

Le père Bagarn n’obtint pas de réponse, mais l’animoncule se désintéressa de son fils et pivota pour s’avancer vers lui. Premier objectif atteint, il fallait maintenant courir, et vite. Thardac s’enfuit alors à toutes jambes en direction de l’entrée du palais, traversant tout le quartier avec un colosse fumant et ardent aux trousses, qui démolissait de temps à autre un automate plus classique s’étant approché trop près. Fort heureusement pour Thardac, ce truc était très lourd et tout aussi lent, il pouvait donc continuer d’attirer son attention en braillant des insanités et en se retournant à intervalles réguliers pour le narguer.

Lorsque l’ingénieur en nage atteignit la porte de la résidence royale, les cracheurs se mirent en branle en détectant l’animachine étrangère non homologuée. Trois canons surgirent au-dessus des immenses battants et déversèrent un flot continu de foudre, de glace et de feu sur l’infortuné prototype. Ce dernier ne broncha pas lorsque le feu l’atteignit, mais ralentit sa course en subissant de plein fouet l’attaque des deux autres armes automatiques. Ce fut la garnison qui acheva le travail en taillant en pièces les connectiques et les plaques de protection du titan de façon bien plus conventionnelle, à coups d’épée et de hache, tandis que les passants restaient à bonne distance, effrayés par ce spectacle.

Lorsque la ville se remit de ses émotions et que Thardac expliqua comment il s’était retrouvé à fuir un machin aussi inexplicablement puissant, Yagrum ne tarda pas à être incarcéré et interrogé. Traumatisé, le jeune Dwemer demeura muet et ne fit qu’ouvrir et refermer la bouche avec une expression impuissante tout en secouant la tête. Après avoir passé quelques heures à le cuisiner, les soldats finirent par s’inquiéter sérieusement pour sa santé mentale et le renvoyèrent auprès de ses parents, sous bonne garde. Ce fut finalement le Roi Dumac en personne, accompagné de son Grand Conseiller et Ingénieur en chef Algztas, qui vint rendre visite à Yagrum dans son laboratoire dévasté.

- Ebgernac Yagrum Bagarn, commença le monarque en adressant à l’intéressé un signe de tête respectueux, il est regrettable que nous nous rencontrions pour la première fois dans des circonstances aussi malheureuses.

Yagrum leva les yeux, dans lesquels une lueur joyeuse sembla passer fugitivement, avant d’être remplacé par un voile troublé lorsqu’il se remit à secouer la tête.

- Je suis impressionné par votre talent, continua Dumac avec une légère inquiétude dans la voix, mais vous devez comprendre qu’il est de votre devoir d’assumer vos responsabilités et de nous dire comment vous avez monté cet animoncule aéthérique, et avec quels outils. Je n’ai pas beaucoup de temps à vous accorder, et je peux comprendre que toute cette activité vous intimide au lendemain d’une catastrophe aussi traumatisante. Je vous laisse donc en compagnie d’Algztas, dans l’espoir qu’il saura vous conseiller.

Conformément à ce qu’il avait annoncé, Dumac se retira presque aussitôt en compagnie de sa garde personnelle. Algztas n’en fit rien. Le vieux Dwemer, dont la barbe était d’un blanc de neige et dont le visage ridé exprimait davantage de bienveillance que de sévérité, s’avança vers Yagrum en saluant d’un signe de tête Thardac et Iltham, qu’il connaissait plutôt bien, et caressa Izthumg avant de prendre la parole.

- Bonjour, Yagrum. Tu es en sécurité désormais, au milieu des tiens. Je ne viens pas te faire du mal ou te renvoyer en prison, je ne veux pas non plus que tu me couvres de noms ou d’excuses. J’ai juste envie de savoir comment tu as trouvé de l’aéthérium, ici sur Vvardenfell.

Bien entendu, Algztas avait menti, Thardac le savait. L’ingénieur en chef désirait plus que tout connaître le nom de l’imbécile égoïste et manipulateur qui avait donné un peu de ce métal aussi précieux que dangereux à un irresponsable génial de vingt ans. Mais il s’y était sans doute pris de la bonne manière, parce que Yagrum se remit à pleurer et retrouva l’usage de la parole.

- Un de mes amis de l’ECIDA a… un oncle qui vit à Bthalft, au milieu de la terre des Nordiques. C’est lui qui m’a envoyé un message et de l’aéthérium. Il… il disait avoir confiance en moi pour créer un automate plus puissant que tous ceux développés jusque-là. Il disait que le métal gratifierait mon prototype d’une protection hors du commun, et qu’il le rendrait aussi plus astucieux, à même d’utiliser ses capacités magiques comme... un être intelligent.

Thardac comprit alors immédiatement l’habile manœuvre de l’odieux oncle : il avait eu vent des capacités de Yagrum en programmation et avait espéré que ce dernier puisse utiliser l’aéthérium, que tous les Dwemers se disputent férocement en Bordeciel, pour en faire un animoncule intelligent en mesure de surpasser ceux de ses rivaux disposant pourtant des mêmes atouts physiques. Ce détestable individu avait sans doute promis tout un tas d’idioties à Yagrum en échange de ses protoypes, à moins que la simple idée de faire quelque chose de nouveau n’ait suffi à convaincre le fils Bagarn d’accepter ce travail.

- Créer quelque chose de nouveau peut être excitant, jeune Yagrum, annonça Algztas d’un ton solennel. Créer quelque chose d’excitant peut être dangereux. Créer quelque chose de dangereux peut être insensé. Mais créer quelque chose d’insensé peut être génial. Je ne te condamnerais donc pas pour ta curiosité, car j’ai moi aussi eu des idées stupides que j’ai sérieusement songé à concrétiser, tu mourrais de peur si tu savais seulement quelles conséquences cela aurait pu avoir. Cependant, je sais maintenant que je ne mènerai pas ces projets à leur terme, car j’ai acquis avec l’âge ce qu’on appelle la sagesse.

Yagrum reprit son souffle et regarda sa mère s’approcher pour le serrer dans ses bras, avec toute l’attention et l’amour qu’une mère a pour son enfant submergé par le chagrin.

- Mais pourquoi as-tu fait ce qu’il t’a demandé, Yagrum ? dit-elle doucement en séchant ses larmes.
- Je… je ne comprends pas pourquoi l’animoncule ne m’obéissait pas, il…
- Ne t’inquiète pas de ça, le coupa Algztas. Maintenant je te recommande chaudement de ne pas te faire remarquer, Yagrum Bagarn. Profite bien de ta famille. Ce que tu as provoqué là aurait pu t’être fatal, comme à de nombreuses autres personnes. Nous autres Dwemers, en tant que détenteurs d’une puissante technologie, devons nous assurer de la contrôler, de la maîtriser. Si nous l’oublions, il y a fort à parier que nous nous autodétruirons. Médite là-dessus avant de retourner à l’université. Nous nous reverrons.

Le vieil ingénieur se leva et partit en direction du palais, probablement avec la ferme intention d’informer les seigneurs de Bthalft de la tentative mesquine d’un de leurs ingénieurs de faire construire une arme mortelle à l’étranger par un jeune garçon manifestement inconscient de ce qui se tramait sous la surface de la contrée enneigée des Nordiques.

Thardac regarda son aîné s’en aller et lui adressa un signe de la main lorsqu’il le vit se retourner. Algztas le lui rendit et sourit avant de disparaître au coin de la rue. Ce vieux croulant de plus de neuf cents ans était l’ingénieur le plus expérimenté qu’il était possible de trouver à Alzthamk, et même dans tout Vvardenfell. Cela faisait maintenant des siècles qu’il occupait le poste d’ingénieur en chef, il avait conseillé l’arrière-grand-père de Dumac et tous ses descendants jusqu’à aujourd’hui. Thardac et Kagrénac convoitaient tous deux l’auguste titre du vieux Dwemer, ils se savaient suffisamment talentueux pour décrocher un jour cette promotion, surtout qu’ils avaient été apprentis d’Algztas en même temps, il y a des années de ça. À force de s’affronter, les rivaux étaient devenus amis et s’étaient accordés sur le fait que si Dumac souhaitait remplacer Algztas par l’un d’entre eux, il devrait engager les deux. À supposer que l’ingénieur en chef actuellement en place ne les enterrerait pas tous.


Thardac sortit de ses interminables rêveries lorsque Yagrum rit aux éclats, bientôt accompagné de ses collègues de l’ECIDA qui regardaient Izthumg faire le pitre en tournant sur le dos à une vitesse folle.


Thardac ne put réprimer un sourire et souffla gaiement du nez. Il n’était pas aussi vieux que son ancien maître, mais il se savait plus rouillé qu’avant. Il espérait de tout son coeur que Yagrum finirait par lui succéder auprès du Roi d’Alzthamk et qu’il ferait la fierté de son peuple. Cependant, l’accident de l’aéthérium était une preuve supplémentaire du fait que Yagrum restait quelqu’un de jeune, d’inexpérimenté, et que son père avait manifestement une confiance en lui à la limite de l’aveuglement, ce qui ne manquerait de lui valoir d’autres ennuis à l’avenir s’il ne faisait pas plus attention.

L’ingénieur se leva finalement, en marmonnant des critiques à peine voilées sur les bancs métalliques, et quitta le quartier universitaire d’un pas beaucoup plus léger qu’à l’aller, revigoré par cette pause bénéfique et la bonne humeur générale. Il fut bientôt suivi par son animoncule préféré, qui hésitait cependant à le suivre, probablement parce qu’il avait l’intention de passer un peu plus de temps en compagnie de Yagrum. Thardac s’amusa de la situation : le niveau de programmation d’Izthumg était proche de la perfection, le scarabée était pour ainsi dire à la pointe de la technologie comportementale dwemeri actuelle. Et pourtant, Yagrum avait réussi à le rendre encore un peu plus intelligent qu’il ne l’était. Tant mieux. De toute façon Thardac savait qu’il mourrait bien avant qu’Izthumg ne rouille, alors autant qu’il se trouve un nouveau maître pour s’occuper de lui le plus tôt possible.

Le dos du père Bagarn continua cependant de le lancer au fur et à mesure qu’il s’approchait de sa maison, à croire qu’il avait pris cent ans au lieu de vingt depuis la naissance de Yagrum. Ce qui était certain, c’est que ces vingt années avaient fait la différence pour pas mal de membres de la famille. Mémé Gthumz était décédée l’an dernier, finalement emportée par le chancre des cendres. Oncle Dupgtm et Mtludekh étaient morts dans une embuscade de Chimers belliqueux il y a sept ans de cela, alors qu’ils revenaient d’une expédition commerciale à Kogoruhn ayant pour objectif la comparaison des savoirs-faire en termes de cognac. Ç’avait été difficile pour Thardac de voir tous ces gens partir, et ça l’était sans doute d’autant plus pour Yagrum. Il était si jeune ! Perdre son oncle, son grand-oncle et son aïeule avant même sa majorité doit ficher un sacré coup. De la famille, il ne lui restait plus que ses parents. « Et le scarabée », se corrigea Thardac. Izthumg comptait aussi, il devait bien le lui accorder.

Un que personne ne regretterait, en tout cas pas Thardac, c’était bien Blutghamz. Cet imbécile était mort en mettant la main aux fesses d’une de ses infirmières. Elle l’avait giflé tellement fort qu’il avait perdu l’équilibre et s’était fracassé le crâne sur une de ses armoires. Si cette dernière n’avait pas été en métal, peut-être que cet idiot s’en serait remis. Ça lui apprendrait à être un crétin. Non pas qu’il puisse vraiment y réfléchir pleinement là où il était désormais, mais bien fait quand même.

Ce moment d’acharnement ne fit cependant pas oublier à Thardac l’imminence d’un conflit avec les Chimers. Certaines tribus s’entendaient plutôt bien avec les Dwemers, beaucoup d’autres toléraient une cohabitation pacifique faite d’ignorance mutuelle, mais quelques-unes étaient ouvertement hostiles au fait que les Dwemers respirent. Et comme aucun Chimer ne reconnaissait de chef qui disposerait d’une autorité absolue sur la totalité des tribus, il devenait difficile de savoir à qui se fier lorsque l’on tombait sur l’un de ces zigotos armé d’une lance de chitine. Si la guerre était déclarée, tous les Chimers préféreraient se ranger du côté des leurs plutôt que de celui de Dwemers étrangers, sans dieux.

Thardac sentit une main se poser sur son épaule. C’était Yagrum, qui l’avait rejoint.

- Papa, je sais à quoi tu penses, dit-il calmement. Je sais que tu fais toi-même souvent des promesses en l’air, et que tu te méfies de ceux qui en font, mais je te promets une chose : je deviendrai quelqu’un. Je ne mourrai pas bêtement, écrasé par une armoire (en putain de métal !), giflé par une fille ou grillé par les circuits de mes animoncules. Je me choisirai un avenir, un métier, des objectifs.

Thardac regarda son fils droit dans les yeux. Son regard véhiculait une détermination si forte, si puissante, qu’elle aurait effrayé son père s’il n’avait pas su qui était en face de lui.

- Et tu veux que je te dise ? poursuivit Yagrum en levant un doigt. Je serai quelqu’un, mais je ne serai pas n’importe qui. On parlera de moi, de mon œuvre, et si tout se passe comme je le prévois, même Bchufmen passera pour un écervelé. Je le ferai pour moi, mais je le ferai aussi pour toi, et pour maman. Parce que vous avez confiance en moi, et que je fais de même. Il n’y aura plus d’accident, plus de déception. Est-ce que… tous les deux, vous êtes fier de moi ?

Thardac retint ses larmes. Ce n’était pas le moment de pleurer, tout le monde les regardait. L’ingénieur ne prit pas le temps de se demander pourquoi il se faisait cette réflexion stupide.

- Oui, fiston. Je suis fier de toi, et je t’aime. Et ta maman sera heureuse de pouvoir te le dire encore une fois. Peut-être même qu’un jour, Izthumg lui-même pourra te le dire. Viens, on rentre à la maison.


C’était son fils tout craché que de promettre une chose pareille. Quel idiot, quel inconscient, quel naïf, quel génie… quel Dwemer, somme toute. En être un, ça rime souvent avec une sacrée ambition.
 
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